Partie II – Exil
Le récit de Moussa Bangoura — 08/03/2019

Chapitre 1.

Moussa et Kadiatou Bangoura avancent, têtes baissées. Ils ont fui leur habitation de fortune à Coronthie, un bidonville de Conakry en Guinée. Leur quartier allait être rasé pour supprimer le risque d’une épidémie d’Ebola. Il aurait fallut fuir, une nouvelle fois. L’horizon était complètement bouché. L’urgence était partout, à leurs portes, à leurs fenêtres, jusque dans les rayons écrasants du soleil miséricordieux. 

Leur père a disparu et leur mère vend des légumes sur le marché pour survivre. Aucune alternative à leur jeunesse. Tout est à construire et pourtant ils ont déjà terriblement vécu. Ils ont l’expression de ceux qui ont grandi trop vite ; tristes regards d’adultes dans des corps d’enfants. 

Ils marchent sur les routes cabossées, noyées dans la moiteur de cette métropole. Au milieu des embouteillages de carcasses rouillées, longeant les habitations en ruines, ils fuient. Dans l’attente d’un monde moderne, tout est chloré pour tenter de combattre le virus — les voitures, les mains et les semelles de chaussures. Ils reviendront plus tard, les poches pleines. 

Les pas s’allongent. Au sol, leurs ombres s’étirent. La sueur dégouline sur les visages enfantins. Comme un accord avec sa famille, Moussa, quinze ans, doit quitter ce pays gangréné par le chômage et l’analphabétisation. Gagner sa vie ailleurs et envoyer de l’argent tous les mois. Son oncle a largement contribué aux dépenses pour assumer les frais du voyage en lui versant 480 000 francs CFA dans un portefeuille en cuir. Sa mère lui a offert sa seule richesse : un téléphone portable avec le numéro d’une connaissance en France enregistré à l’intérieur. Moussa ne peut pas décevoir les espoirs de sa famille. Il doit réussir ! Réussir le rêve guinéen !

Il ne devait pas partir avec sa sœur, mais elle était venue en l’implorant. Comme des milliers de gamines, elle était destinée à un mariage forcé et serait excisée. Quatorze ans. Elle accoucherait dans le centre mères et enfants Bernard Kouchner de Coronthie et en cas de problème, elle devrait payer une fortune (en cash) pour bénéficier d’une césarienne. Moussa devinait son destin figé. Il l’avait prise dans les bras et des larmes avaient sillonné leurs joues respectives. Depuis ses premiers pas, sa petite sœur était son double ; sa confidente ; sa meilleure amie. Comment aurait-il pu partir sans elle ? Vivre sans elle ? Et puis, terrorisé par ce voyage à travers l’Afrique, il lui fallait une compagnie. Avec elle, tout serait plus facile ; ils seraient plus forts ! Ils iraient plus loin ! D’un  commun accord, le jour du départ, ils s’étaient retrouvés à un carrefour du centre-ville.

En quittant Coronthie, ils évoquent toutes les vidéos visionnées sur les réseaux sociaux. Tous ces jeunes qui ont réussi à trouver une stabilité et une vie en Europe, notamment en France — ce pays où ils parlent la même langue que chez eux. Là bas, tout semble plus facile. Le gouvernement n’est pas corrompu. On ne charcute pas des gamines sous couvert de la tradition. Le travail existe. On peut construire une famille plus sereinement. La preuve ? Tous ces jeunes qui sont partis avant eux et qui ne sont jamais revenus ! Ces artistes connus, ces footballeurs riches et célèbres, tous ces gens qui ont la même couleur de peau qu’eux. Ces travailleurs en provenance de Guinée. Pourquoi pas eux ? Moussa et Kadiatou aussi rêvent d’une vie plus paisible. De diplôme. De travail et de paix. 

En quittant en bus les bidonvilles et les habitations de fortune – bâches bleus, taules ondulées, bouts de bois, etc., le paysage s’élargit. Au loin, ils aperçoivent des cascades vertigineuses qui tombent des montagnes abruptes. Des champs de manioc. Puis des rizières au vert tendre.
Plus tard, l’immense étendue de la brousse envahit le décor. Elle sort du cadre, bondit sur la route.

Après six heures de trajet, ils descendent et continuent à pied au bord des pistes rouge-ocre. Ils traversent des villages où des hommes en tunique, pantalons et bonnets blancs immaculés signalant leur précédent pèlerinage à La Mecque, rejoignent les mosquées flambant neuves (les seuls édifices en dur dans certaines localités traversées). D’autres hommes marchent au milieu de nulle part, souvent un vieux fusil de chasse en bandoulière. Des femmes drapées dans des voiles noirs recouvrant jusqu’à leurs yeux. Des véhicules en panne sur le bas-côté. Puis ces forêts étouffantes dans lesquelles les machettes trouvent leurs frénésies. En contre bas, ces petites rivières comparables à des rubans délicats étincelant à travers la brume. Plus loin, ces larges fleuves marron grouillant de caïmans puis des montagnes et, dans le ciel, des nuages cotonneux.

Les empreintes des chaussures creusent inlassablement la route et les silhouettes des deux enfants disparaissent dans le soleil couchant. Ils marchent vite, sans se retourner. Moussa a peur de regretter, de se faire rattraper par sa mère. Des voitures filent à vive allure, certaines surchargées, les bas de caisse frôlent la terre. 

En soirée, un rideau de pluie les pousse à se réfugier sous un porche d’une habitation déserte. La porte est fermée par un verrou rouillé. Les vitres sont fêlées, mais des barreaux protègent l’entrée. Ils se blottissent sur les marches, l’un contre l’autre, comme deux frères. Le jour étire ses derniers rayons et disparaît en éclairant un incroyable plafond étoilé. Aucune lumière hormis celle du ciel. Ils mangent un morceau de pain et boivent un peu d’eau. Ils sourient, heureux d’être en route pour une nouvelle vie. 

Chapitre 2
A suivre …